• Critique littéraire

    Illustration : Le lièvre et les grenouillesLes Fables de La Fontaine puisées aux sources d’Esope

    Suite au succès commercial du recueil de Fables de Jean de La Fontaine, une réédition paraît le quinze de ce mois dans les meilleures librairies. C’est l’occasion rêvée pour Lilou, la critique littéraire du Messager, de nous faire partager son avis éclairé sur cet auteur ayant le privilège royal.

    A l’occasion de la réédition des Fables de La Fontaine, je suis allée à la rencontre de gentes dames et de gentilshommes qui fréquentent assidument le salon de lecture de Saint Jean d’Angély. J’ai eu l’honneur de recueillir leurs impressions et tout particulièrement celles de Madame Sylvie de La Ribardière, grande lectrice, femme de lettres habituée des salons de Mlle de Scudéry. J’ai ouï dire qu’elle était l’auteur du best-seller : Mon chat, ce chien !, publié sous le pseudonyme M. Cabot. Mais ne soyons pas impatients, je vous ferai découvrir ce livre tout à fait étonnant, fort bien écrit, et surtout unique en son genre, dans notre prochain numéro.

    Quand je l’ai invitée à livrer ses impressions, elle s’est dit ravie de l'initiative de cette réédition, car elle avoue être friande du style de M. de La Fontaine. « De plus, l’intérêt de cette réédition est de permettre à de nombreux futurs lecteurs de découvrir cet univers fabuleux. » Cependant, elle poursuit ainsi : « Malgré le grand intérêt que je porte à cet auteur, grandement apprécié du Roi, je suis tout de même chagrinée par cette impression de déjà vu. »

    Pour ma part, en relisant la fable « Le lièvre et les grenouilles », j’ai été confortée dans l'idée d'avoir, en effet, déjà lu une histoire similaire. N'y tenant plus, je fis des recherches dans ma bibliothèque personnelle. Et là, à ma plus grande surprise, je découvris une étrange similitude avec la fable de l’auteur grec Esope : « Les lièvres et les grenouilles ». On peut déjà déplorer le peu de créativité concernant le titre !

    Après une lecture attentive et comparée des deux œuvres, j'ai le sentiment que M. de La Fontaine connaît donc bien ses classiques et s’en est très largement inspiré. Evidemment je ne cherche pas à prendre partie dans cette querelle des Anciens et des Modernes, qui fait les gorges-chaudes dans tous les salons parisiens. M. de La Fontaine demeure un grand auteur qui maîtrise l’art poétique, son écriture en vers est de grande qualité et il parvient à enrichir ces fables antiques de détails amusants et instructifs. Il suit parfaitement la devise en vogue, héritée de la Poétique d’Aristote : « PLACERE ET DOCERE » (Plaire et instruire) car il nous divertit de ses fables, faisant intervenir des animaux et nous instruit en même temps sur le comportement humain. Un trésor littéraire que je vous invite donc à lire ou à relire.

    Lilou

    Illustration : Le lièvre et les grenouilles

     

    LE LIEVRE ET LES GRENOUILLES DE JEAN DE LA FONTAINE

    Un Lièvre en son gîte songeait
    (Car que faire en un gîte, à moins que l’on ne songe ?) ;
    Dans un profond ennui ce Lièvre se plongeait :
    Cet animal est triste, et la crainte le ronge.
    « Les gens de naturel peureux
    Sont, disait-il, bien malheureux ;
    Ils ne sauraient manger morceau qui leur profite.
    Jamais un plaisir pur, toujours assauts divers.
    Voilà comme je vis : cette crainte maudite
    M’empêche de dormir, sinon les yeux ouverts.
    Corrigez-vous, dira quelque sage cervelle.
    Et la peur se corrige-t-elle ?
    Je crois même qu’en bonne foi
    Les hommes ont peur comme moi ».
    Ainsi raisonnait notre Lièvre
    Et cependant faisait le guet.
    Il était douteux, inquiet :
    Un souffle, une ombre, un rien, tout lui donnait la fièvre.
    Le mélancolique animal
    En rêvant à cette matière,
    Entend un léger bruit : ce lui fut un signal
    Pour s’enfuir devers sa tanière.
    Il s’en alla passer sur le bord d’un étang.
    Grenouilles aussitôt de sauter dans les ondes,
    Grenouilles de rentrer en leurs grottes profondes.
    « Oh ! dit-il, j’en fais faire autant
    Qu’on m’en fait faire ! Ma présence
    Effraie aussi les gens, je mets l’alarme au camp !
    Et d’où me vient cette vaillance ?
    Comment ! des animaux qui tremblent devant moi !
    Je suis donc un foudre de guerre !
    Il n’est, je le vois bien, si poltron sur la terre
    Qui ne puisse trouver un plus poltron que soi ».

     

    LES LIÈVRES ET LES GRENOUILLES D'ESOPE

    « Les lièvres s’étant un jour assemblés se désolaient entre eux d’avoir une vie si précaire et pleine de crainte : n’étaient-ils pas en effet la proie des hommes, des chiens, des aigles et de bien d’autres animaux ? Il valait donc mieux périr une bonne fois que de vivre dans la terreur. Cette résolution prise, ils s’élancent en même temps vers l’étang, pour s’y jeter et s’y noyer.

    Mais les grenouilles, accroupies autour de l’étang, n’eurent pas plus tôt perçu le bruit de leur course qu’elles sautèrent dans l’eau.

    Alors un des lièvres, qui paraissait être plus fin que les autres, dit : « Arrêtez, camarades ; ne vous faites pas de mal ; car, vous venez de le voir, il y a des animaux plus peureux encore que nous. »

    Cette fable montre que les malheureux se consolent en voyant des gens plus malheureux qu’eux. »